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Article paru dans PME Magazine, Novembre 2002
par Bruno Savoyat

 "Mieux vaut désamorcer les tensions multiculturelles". 

Travailler à l'international nous place devant des conceptions très différentes de la durée et de la ponctualité. La première chose est d'en prendre conscience.

Nombre d'organisations internationales, de multinationales, d'entreprises travaillant à l'international ou avec du personnel d'origines culturelles diverses sont confrontées aux sempiternels conflits du temps culturel. Chacun a pour lui l'évidence de sa propre perception du temps enracinée dans sa culture et ses habitudes. Malheureusement son évidence peut heurter de plein fouet l'évidence totalement opposée du collègue de travail. Eclats, frustrations, incompréhensions… Cherchons à comprendre nos profonds états d'âme face au temps de l'autre.  

Urs est suisse allemand. Quand je le rencontre il est très enthousiaste avec l'idée d'en savoir encore plus sur comment mieux organiser son temps et il a beaucoup de questions à me poser. Il aime anticiper le futur, le détailler et noter ses plannings dans son agenda. Il est un candidat facile pour les outils méthodiques de gestion du temps. Il fait une chose après l'autre dans l'ordre qu'il a prévu. 

Gérard est son collègue de travail, il est français d'origine méditerranéenne. Avec lui au contraire je dois travailler sur un temps plus élastique pour l'aider à mieux ses échéances. Ce qui convient à Urs ne lui convient pas et vice-versa. Entre eux deux, la relation est souvent explosive. Chacun irrite l'autre et pourtant ils se respectent et s'apprécient. Quelle est l'alchimie bizarre de cette relation ? 

Gérard fonctionne à l'opposé de Urs. Gérard aime improviser, il trouve qu'Urs est maniaque et borné. Urs trouve que Gérard est "bordélique", imprévisible et qu'il ne respecte pas ce qui est prévu. Urs a besoin d'un futur rassurant; plus son futur est planifié, mieux il se sent. Gérard a besoin d'un futur ouvert, c'est-à-dire que plus son futur est planifié plus il se sent prisonnier et à l'étroit, donc les planifications d'Urs l'angoissent et le limitent.

Dans le langage du célèbre anthropologue Edward Hall, Urs est dans un système "monochrone", il se sent bien quand il fait une chose à la fois. Si Gérard l'interrompt ou si son manager lui donne des ordres changeants, il devient tendu, stressé, il perd ses repères, il ne peut plus contrôler son temps, c'est l'autre qui le contrôle. Gérard, lui, est dans un temps "polychronique". Il se sent très bien quand il fait plusieurs choses à la fois. Il n'aime pas ce qui est trop prévu, ce qui est trop précis, il aime l'inattendu qui le surprend. Il a besoin d'espace. Il a besoin de se sentir libre d'utiliser son temps comme il le souhaite sur le moment. Il a besoin de l'impression si précieuse qu'il peut même changer une planification, c'est cette liberté qui le rassure.

Allons au-delà de nos frontières culturelles pour explorer la manière de respecter l'heure d'un rendez-vous. Lena est Suédoise; quand on lui fixe un rendez-vous à 9h, elle sera là à 9 heures précises. Chie est chinoise, elle sera là avant l'heure. Paola est italienne, elle sera en retard. Nankhonde est africaine, elle aura beaucoup de peine à se centrer sur l'heure d'un rendez-vous, elle risque de venir à l'improviste à un autre moment ou de ne pas venir du tout.

Pourquoi ces différences? Lena la suédoise a un temps rigoureusement précis, découpé en petites unités faciles à appréhender et à respecter. Chie a le souci du temps précieux de l'autre; elle doit être en avance par politesse. Paola a un temps approximatif qui est segmenté de manière plus large, donc la précision lui est difficile. Nankhonde enfin a un temps global à grandes sections: définir une heure n'a pas beaucoup de sens pour elle, son unité de temps est plus large; une demi-journée ou une journée est déjà une grande précision.

"Time is money" est dans la logique de l'américain. Lui faire perdre son temps, ça lui coûte cher ! Les anglo-saxons, les scandinaves, les hollandais, les allemands, les suisses allemands ont aussi une considération monétaire du temps et n'aiment pas qu'on leur "fasse perdre leur temps". Ils appartiennent à des cultures où le temps est linéaire. La priorité est le respect du délai ou de l'heure. Le temps est lié à l'horloge ou au calendrier, il est fixe, limité, précieux.

Les Latins, les Méditerranéens, les Arabes ont une conception totalement inverse. Leur temps est multi-actif. La ponctualité d'un rendez-vous ne leur est pas importante, ce qui est important c'est de se rencontrer. Au cours d'une réunion, l'essentiel est d'être ensemble et d'arriver si possible au résultat et non de respecter l'heure prévue pour commencer ou pour terminer. Le temps est lié à l'événement ou à la personne, il est une denrée subjective extensible et souple au gré de l'importance du sujet ou de la fantaisie du moment... ou encore au gré de la dernière interruption.

Le temps est universel, dit-on souvent. Sa perception ne l'est pas du tout. Le temps est d'abord culturel avant même d'être un temps mesuré. Cependant gardons-nous de nous bloquer dans des généralités culturelles. En effet nos cultures sont composées de sous-cultures qui donnent des variétés au sein d'une même culture. En outre nous avons tous notre manière de personnaliser notre culture et d'échapper à ses traits caricaturaux. Ainsi tous les Suisses n'ont pas la même légendaire "précision helvétique".

Travailler dans un univers multiculturel nous projette dans une vision kaléidoscopique de la réalité du temps. Pourquoi ne pas sortir de nos habitudes et prendre la liberté de vivre le temps du monochrone pour certaines activités et le temps du polychrone pour d'autres activités ? Soyons souples et autorisons-nous à explorer les richesses des diversités culturelles que nous rencontrons. S'entraîner à la flexibilité des divers univers culturels liés au temps, c'est développer plus de liberté, c'est apprendre à être efficace ensemble. 

Bruno Savoyat
Auteur de "Les secrets de l'efficacité" (en faire plus en moins de temps), Edition Maxima
. 

Quelques règles d'or pour mieux gérer les différences culturelles liées au temps.

  1. Connaître sa propre culture du temps et se connaître soi-même dans son rapport au temps.
  2. Ne pas juger l'autre: Le respecter dans sa différence. Comprendre comment fonctionne l'autre et quels sont ses repères temporels.
  3. Expérimenter le modèle du temps des autres cultures rencontrées pour l'explorer, le connaître et le vivre de l'intérieur.
  4. Dans une équipe de travail multiculturelle, clarifier avec les collègues ou partenaires les modèles de temps utilisés par les uns et les autres pour éviter de créer des conflits là où il y a richesse culturelle. En connaissant les diversités des uns et des autres, il est plus facile d'accepter ces conceptions différentes du temps, de s'y adapter et d'inventer des modèles collectifs qui permettent à tous de se sentir respectés et appréciés.

Pour disposer de quelques repères complémentaires sur le temps dans les différentes cultures, rendez-vous à la page web 
www.fr.ibt-pep.com/temps-multiculturel.html

 Pour télécharger l'article en format doc, cliquez ICI (3,369 MB)

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